
« Solidarité dans la souveraineté en Afrique » est un appel à l'action lancé à la communauté internationale pour qu'elle soutienne les nations africaines en respectant et en défendant leur souveraineté, tout en reconnaissant que l'aide internationale reste essentielle pour permettre aux pays à faible revenu d'investir les ressources nécessaires pour combler les écarts d'équité et éradiquer la pauvreté. Pour être efficace, ce soutien doit défendre les priorités, les décisions et les solutions proposées par l'Afrique, répondre aux besoins et aux contextes locaux, et reconnaître le leadership africain comme un élément central du progrès mondial commun. Dans la deuxième édition de notre série de le Mois de l’histoire des Noir.e.s, nous avons eu l'honneur de nous entretenir avec Fara Ndiaye de Speak Up Africa qui a insisté avec éloquence sur la nécessité pour l'Afrique de prendre en main son propre avenir.
Bonjour ! Je suis ravie de m'entretenir avec vous. Je m'appelle Fara Ndiaye. Je suis cofondatrice et directrice générale adjointe de Speak Up Africa, une organisation de plaidoyer basée à Dakar, au Sénégal, qui œuvre à stimuler le leadership pour accélérer la réalisation des objectifs de développement durable à travers le continent africain. Je vis entre Dakar et Toronto, où réside ma famille.
Chez Speak Up Africa, notre objectif principal est de prendre en main les défis auxquels le continent est confronté. Nous croyons que pour que l'Afrique puisse traiter efficacement les problèmes qui affectent le quotidien des populations, il est essentiel de mettre en place des partenariats durables et diversifiés, afin que chacun ait son mot à dire.
Trop souvent, les politiques publiques sont élaborées de manière très élitiste, et nous croyons fermement que les personnes les plus proches du problème sont aussi celles qui sont les plus à même de trouver les bonnes solutions. C'est pourquoi nous consacrons beaucoup de temps au renforcement des capacités et à la transformation des écosystèmes. Concrètement, cela signifie que les pays doivent investir dans le renforcement des capacités, tant pour les représentants gouvernementaux que pour les organisations de la société civile. Nous accordons une grande importance à l'amplification des voix des acteurs et des parties prenantes locales, car il est essentiel de mettre en avant le travail efficace déjà accompli sur le terrain.
S'il est important de souligner les défis qui persistent, il est tout aussi crucial de promouvoir les bonnes pratiques développées par les acteurs africain eux-mêmes. L'un de nos rôles principaux consiste à mettre en lumière ces réussites et à contribuer à la mise en place de plateformes internationales où le leadership et les solutions du continent peuvent véritablement être vus et entendus.
Pour moi, la solidarité dans la souveraineté est vraiment au cœur de la question sur laquelle nous devons tous nous concentrer. Cela signifie que le monde doit se tenir avec des parties prenantes africaines, et non pas s’y substituer .Il s'agit de reconnaître que les gouvernements, les communautés, les organisations de la société civile et les leaders d'opinion africains sont les mieux placés pour définir leurs propres priorités, leurs propres calendriers et leurs propres compromis.
La solidarité ne consiste pas à diriger ou à remplacer le leadership. Il s'agit de s'aligner derrière le leadership africain d'une manière respectueuse, prévisible et responsable. Cela nécessite également de se poser des questions très difficiles : Qui décide ? Qui bénéficie de ces décisions ? Comment rester responsables ? Et comment remettre en question les systèmes qui continuent de reproduire les inégalités ? Ce sont là des questions essentielles.
Pour moi, la forme ultime de solidarité, en particulier lorsqu'il s'agit de l'Afrique, n'est pas de parler au nom de l'Afrique, mais de créer les conditions permettant aux Africain.e.s d'exercer pleinement leur pouvoir d'action, leur leadership et leur souveraineté. Je déteste le mot « autonomisation », car il suggère que le pouvoir est donné aux communautés, alors qu'en réalité, elles savent déjà ce qu'il faut faire. Il s'agit de leur garantir le pouvoir d'action et l'espace nécessaires pour être leurs propres porte-parole.
Il existe une réelle tendance à parler au nom de l'Afrique. En tant que francophone originaire du Sénégal, on me demande souvent de parler au nom de toute l'Afrique francophone, ce qui est tout simplement impossible. Si le problème est qu'il n'y a pas assez de places à la table, alors nous avons besoin d'une autre table. Nous devons diversifier nos partenariats afin que toute la diversité du continent – ses perspectives, ses expériences et ses réalités – soit correctement représentée si nous voulons aller de l'avant.
En fin de compte, la solidarité consiste à faire de la place pour plus de voix, et non à tomber dans le piège de toujours parler au nom des autres. Nous devons créer les conditions permettant aux dirigeant.e.s africains de diriger.
Et dans un contexte de réduction de l'aide, la solidarité dans la souveraineté n'est pas un slogan politique. C'est la seule voie viable pour obtenir un impact durable à long terme.

Ce que nous constatons sur le terrain n'est pas un manque de leadership, d'innovation ou de résilience. Les organisations et les communautés africaines ont fait preuve d'une résilience extraordinaire au cours de décennies marquées par des changements de priorités, des crises récurrentes et un sous-investissement chronique. L'aide internationale a joué, et continue de jouer, un rôle essentiel dans le soutien de cette résilience, notamment en maintenant les services essentiels et en protégeant les acquis durement obtenus.
Le véritable défi aujourd'hui est que ce soutien devient de plus en plus instable et imprévisible, poussant les communautés et les organisations à leurs limites. Les retraits brusques de financement, souvent accompagnés d'une planification de transition insuffisante, voire inexistante, perturbent les services essentiels et érodent la confiance dans les systèmes publics. En parallèle, les organisations africaines sont censées maintenir leur impact tout en faisant face à des cycles de financement courts, à une diminution du soutien et à des exigences de conformité élevées. Cela oblige nombre d'entre elles à se mettre en mode survie – s'adaptant constamment, absorbant les chocs et comblant les lacunes – plutôt que d'être en mesure de planifier, d'innover et de diriger.
Pour moi, la résilience ne devrait pas signifier faire face sans cesse à l'instabilité. Elle devrait signifier disposer de l'espace politique, d’une prévisibilité financière et d’une solidité institutionnelle nécessaires pour diriger, avec le soutien de partenariats internationaux fiables et bien alignés. C'est l'occasion de repenser la manière dont les ressources, l'autorité et la responsabilité sont réparties, afin que l'aide internationale renforce les systèmes nationaux plutôt que de les remplacer.
Le véritable risque est systémique: lorsque le financement existe sans choix délibérés pour soutenir l'appropriation nationale et le financement durable, l'ensemble du système estaffaibli, y compris les institutions qu'il est censé renforcer. Bien utilisée, l'aide internationale reste toutefois un outil puissant. Le moment est venu de redéfinir les règles d'engagement de manière à respecter véritablement le leadership africain, tout en veillant à ce que l'aide continue d'avoir un impact là où elle est le plus nécessaire.
Je pars toujours du principe que le changement doit venir de l'intérieur. Les Africain.e.s sur le continent ont un travail important à accomplir entre eux pour renforcer l'appropriation, le leadership et la responsabilité. Nous devons clairement comprendre où réside notre pouvoir – dans les chaînes de valeur, les institutions et les espaces de décision – et ce qu'il faut faire pour assumer pleinement les choix qui affectent nos communautés.
Cela dit, la diaspora africaine est vaste, influente et recèle d’un potentiel considérable en termes d'impact collectif, en particulier dans les pays donateurs. Le Mois de l'histoire des Noirs est peut-être une construction occidentale, mais le lien entre la diaspora et le continent est bien réel. Une opportunité importante pour les communautés de la diaspora est de contribuer à façonner les débats publics et politiques dans les pays donateurs autour de la réforme de l'aide et de partenariats plus équitables. Leur proximité avec les leaders et le discours public leur confère un rôle unique à jouer. Pour les donateurs, cela signifie impliquer la diaspora non pas en tant que responsable de la mise en œuvre de projets parallèles, mais en tant que partenaire et agente de changement capable de promouvoir des investissements à long terme alignés sur les priorités nationales.
Enfin, la façon de raconter nos histoires à son importance. Les donateurs sous-estiment souvent à quel point la narration peut être puissante pour influencer les décisions en matière de politiques publiques et de financement. La diaspora africaine est bien placée pour remettre en question les représentations négatives de l'Afrique et pour mettre en avant l'expertise et les réussites africaines sur les plateformes mondiales. Nous avons tendance à croire ce que nous voyons. Il est donc essentiel de montrer à quoi ressemblent le leadership et la réussite du continent africain, et de les soutenir par un financement durable et prévisible.
LISEZ PLUS : solidarité à travers le panafricanisme, surmonter les obstacles et relever les défis réflexions de Dominique Denoncourt, notre Agente supérieure chargée de la politique et du plaidoyer.
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