En cette Journée mondiale de l’aide humanitaire, les statistiques sont stupéfiantes, mais le fait qu’elles auraient pu être en grande partie évitées l’est tout autant. Les récentes coupes budgétaires des pays riches en matière d’aide ont fait grimper les besoins humanitaires à des niveaux sans précédent, avec au moins 700 000 décès directement imputables à la seule perte du financement humanitaire américain depuis le début de l’année 2025.
Derrière chaque crise se cache une personne dont l’histoire n’apparaît que rarement dans les données. Au Népal, Kabita , une jeune mère, et son bébé figuraient parmi les dernières victimes de ces coupes budgétaires. Comme pour beaucoup d’autres, leurs décès auraient pu être évités grâce à des mesures de prévention et à des actions de santé communautaire qui ont été paralysées par les coupes budgétaires américaines.
Nous savons que les besoins humanitaires s’aggravent, mais nous perdons progressivement la capacité d’en mesurer l’ampleur. L’histoire de Kabita n’est pas une tragédie isolée. C’est un fil conducteur visible dans un schéma bien plus vaste, qui se dessine dans des communautés du monde entier.
Sous prétexte d’efficacité et de réduction des coûts, les pays qui sont les principaux bailleurs de fonds des initiatives humanitaires et de développement – notamment les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et le Canada – ont considérablement réduit leurs budgets d’aide. Ces décisions sont souvent présentées comme des ajustements budgétaires rationnels. En réalité, elles ont des conséquences immédiates et mortelles pour des millions de personnes. Ces conséquences se mesurent en vies humaines qui s’éteignent en ce moment même, car les services essentiels ont disparu.
L’aide alimentaire, les programmes nutritionnels, les campagnes de vaccination, les programmes d’hébergement, d’approvisionnement en eau et d’assainissement, les services de protection sociale et l’éducation ont été soit réduits, soit purement et simplement supprimés. Il ne s’agissait pas de programmes « de luxe », mais de filets de sécurité qui empêchaient des familles entières de sombrer dans une détresse irréversible.
Il s’agit désormais d’une crise humanitaire mondiale croissante qui touche d’innombrables personnes. Ce qui rend cette crise particulièrement grave, c’est qu’elle ne concerne pas seulement des urgences immédiates. Elle met en péril des décennies de progrès réels en matière de réduction de la pauvreté, de lutte contre les maladies infectieuses et de survie des enfants. Pire encore, en démantelant les mécanismes communautaires mis en place au fil des ans pour prévenir la pauvreté, les maladies et les conflits, ces coupes budgétaires ne se contentent pas d’effacer les acquis du passé, elles sapent notre capacité collective à faire face aux crises futures.
Les expert.e.s prévoient déjà une hausse des taux de mortalité infantile pour la première fois depuis le début du siècle. D’ici 2030, au moins 4,5 millions de décès supplémentaires d’enfants de moins de cinq ans pourraient être attribués aux seules coupes budgétaires américaines. Ce chiffre illustre l’ampleur de l’enjeu : il ne s’agit pas d’un simple revers statistique, mais d’un recul générationnel dans la lutte contre la mortalité infantile.
Les organisations travaillant directement avec les femmes et les filles dans des contextes humanitaires en paient déjà le prix fort. Selon un récent rapport d’ONU Femmes, au moins un million de femmes et de filles ont perdu l’accès à une aide essentielle en matière de santé, d’éducation, de logement et de prise en charge après des violences sexuelles depuis janvier 2025. Cette perte d’accès survient au pire moment possible : les conflits armés ont atteint leur niveau le plus élevé depuis 80 ans, précisément au moment où ce type d’aide est le plus nécessaire.
Par ailleurs, en République démocratique du Congo (RDC), l’épidémie actuelle d’Ebola se propage plus rapidement que toutes celles qui l’ont précédée. Avec 2 100 décès recensés à ce jour, elle pourrait devenir l’épidémie d’Ebola la plus meurtrière de l’histoire. Comme l’a déclaré une travailleuse humanitaire canadienne impliquée dans la lutte contre l’épidémie : « Chacun de ces chiffres représente le frère, la sœur, un proche ou un membre de la famille de quelqu’un. »
Cette épidémie est aggravée par les conflits armés, les attaques contre le personnel humanitaire, la désinformation et le manque d’accès aux services de base tels que la santé, la nutrition, l’eau, l’assainissement et l’hygiène. Les coupes budgétaires ont affaibli les systèmes de santé et de surveillance, tout en érodant la confiance durement acquise des communautés les plus touchées. Pourtant, la voie à suivre est bien connue : en soutenant les interventions menées localement ainsi que la détection et la réponse précoces, les pays les plus riches pourraient encore contribuer à enrayer cette épidémie et à prévenir de futures crises similaires en investissant dans l’aide humanitaire et la santé mondiale.
Le cas du VIH est peut-être l’exemple le plus cruel de ce gaspillage. Nous vivions un tournant : des mesures révolutionnaires de traitement et de prévention ont permis d’enregistrer en 2025 le taux de mortalité lié au sida le plus bas depuis 30 ans. Mais c’est précisément à ce moment-là que les coupes budgétaires dans le domaine de la santé mondiale ont frappé, contribuant à une recrudescence des nouvelles infections dans 21 pays. La leçon à en tirer est claire : les progrès en matière de santé mondiale ne sont jamais garantis, et même un désengagement financier partiel peut inverser en quelques mois des tendances qui ont mis des décennies à s’établir.
Ce qui relie toutes ces histoires – le bébé de Kabita au Népal, la réponse insuffisante à l’épidémie en RDC, la hausse des infections par le VIH – c’est un même facteur : les coupes budgétaires délibérées opérées par les pays les plus riches. Alors que les dirigeant.e.s justifient ces mesures en les présentant comme des choix budgétaires responsables, elles se traduisent concrètement par des décès qui auraient pu être évités, une érosion de la confiance des communautés et une capacité collective réduite à anticiper la prochaine crise.
Des décennies de progrès en matière de développement et d’aide humanitaire sont menacées. Ils dépendent d’un financement durable, prévisible et suffisant. Si cette tendance à la réduction de l’aide n’est pas inversée, les mois et les années à venir risquent de confirmer, par des chiffres concrets, ce que les acteurs de terrain signalent déjà.
Nous appellons le Premier ministre Carney à mettre fin aux coupes dans l’aide internationale prévues dans le budget 2026 et à réinvestir dans notre monde. Passez à l’action dès maintenant en utilisant notre trousse à outils sur le budget.
